5- Déclamation/ Thématique :
Moussorgski imagina un procédé qui s’apparente à celui de Wagner : le « leitmotiv ». Chez le compositeur russe on ne peut pas parler à proprement dit de « leitmotiv », c’est, du reste, un terme que l’on réserve uniquement à Wagner. Néanmoins, le compositeur de Boris Godounov utilise un thème pour chaque personnage, ou plutôt qu’un thème, c’est un court motif, qu’il pourra varier à sa guise, selon le caractère et le climat de l’instant, en changeant l’harmonie, la tonalité (pour Moussorgski, un même thème exploité dans deux tonalités différentes a deux significations différentes). Pour Boris, il emploiera plusieurs thèmes, selon l’humeur de celui-ci. Pour Moussorgski, ce qui compte, c’est que tout concorde parfaitement avec le texte, rien n’est plus important. Ainsi, dans la gigantesque partition, tout est mis en œuvre pour révéler la moindre intonation, la plus insignifiante des pensées. A ce propos, Vladimir Stassov écrit : « Impossible de rester plus près du texte. Pas une nuance de la pensée, du sentiment, pas une humeur même passagère, pas un geste, pas une caractéristique mentale ou bien purement physique qui ne soient rendus par la musique de Moussorgski ». Moussorgski écrivait lui-même à ce sujet : « Voici ce que je souhaite : mes personnages, en scène, doivent s’exprimer exactement comme des hommes ordinaires. Il faut que l’esprit, le caractère, la force de leurs intonations, soutenues par l’orchestre qui constitue en quelque sorte le canevas, le support musical de la parole, frappent droit au but. Ma musique doit être la reproduction du langage des hommes jusque dans ses nuances les plus insignifiantes ».
Le thème de Dimitri est également bien élaboré. Ce personnage, même s’il ne possède qu’un thème, montre deux facettes différentes : Grigori d’abord, puis Dimitri.
Le thème du vrai Dimitri, le tsarévitch assassiné, est joué par l’orchestre dans le troisième tableau, quand Pimène évoque le meurtre :
Le conséquent de ce thème, en mineur cette fois-ci, est exprimé un peu plus tard, toujours par les flûtes et les clarinettes :
Mais en réalité, on le trouve une fois auparavant, chanté par Grigori, exprimant sa soif d’aventures et d’ambitions : « j’aimerais pouvoir m’asseoir à la table des rois ».
Voila comment Moussorgski qui attribut un thème à Dimitri (le vrai), évoqué par Pimène, et dont va s’accaparer Grigori au fur et à mesure que son ambition grandit. Il y a transfert de thème : la transformation de Grigori en Dimitri qui s’opère. Ce thème traversera l’opéra et sera maintenant la propriété de Grigori allias le faux Dimitri.
Dimitri, dans la version de 1872, a pris une place importante dans l’opéra : il est maintenant présent dans cinq tableaux (3, 4, 6, 7, 9), contre trois pour Boris (2, 5, 8). Ceci fait une grande différence avec la version de 1869, où Boris est présent une fois de plus (scène de l’innocent), et le faux Dimitri l’est trois fois de moins (les deux tableaux de l’acte polonais et la scène de la révolution). Autrement dit, dans la version initiale, le Faux Dimitri n’existe pas, puisque celui-ci ne se révèle sous ce nom qu’au château de Sandomir (6-7), et dans la forêt de Kromy (9).
Pour les autres personnages, il ne s’agit pas de motifs aussi développés. Chacun possède un thème unique.
La police
Thème essentiellement rythmique, dur et autoritaire.
Pimène
Thème de la sagesse et de la méditation
Varlaam
Evoque la vulgarité et l’ivrognerie
Chouïski
Thème qui se déplace comme un serpent. Hypocrisie et conspiration.
Feodor
Thème enfantin, naïf, insouciant.
Marina
Entièrement basé sur ce rythme.
Pas de thème apparent.
Rangoni
Thème chromatique, conspirateur et mystérieux
L’innocent
Lamentation, prédiction d’un avenir ténébreux
Le personnage de Boris est réellement le plus complexe : il est le souverain, celui qui détient le pouvoir absolu, mais en lui germe un tourment, il sera de plus en plus rongé par ses remords, la vision hallucinatoire du visage de l’enfant ensanglanté l’envahira jusqu’à ce qu’il meurt de cette souffrance. Moussorgski met en musique les moindres parcelles de son caractère, ou je devrais dire de ses caractères. Tout est fait pour rendre le texte le plus sincère possible, grâce à la qualité des variations d’intonations et d’humeurs. La musique se met au service de la parole pour en révéler la vérité.
La première intervention de Boris est quelque peu obscure, et présage d’emblée d’un avenir incertain. Pour un premier discours face à son peuple, Boris aurait pu choisir de s’exprimer de manière glorieuse, mais il n’en fera rien. Au lieu de çà, la déclamation est écrite avec la nuance piano, et commence par déclarer qu’il pressent de mauvaises choses pour la Russie, puis invite la foule à prier avec lui, pour demander au Seigneur de l’aider dans la tache qui l’incombe.
Un autre thème plus plaintif suivra le tsar, d’abord dans ses appartements, méditatif
Quelques mesures plus loin, anxieux et terriblement seul : « J’ai le pouvoir suprême… » Le motif est similaire mais la tonalité vient de gagnée un demi-ton (sorte de montée de la tension)
Puis à sa mort : « Je m’en remet à vous Boyards… »
Et enfin lorsqu’il fait ses adieux à son fils
Un dernier thème se dégage, comme un dernier souffle, demandant à son fils de veiller sur sa sœur :
