Révision de l’Oeuvre

En 1881, à la mort de Moussorgski, Rimski-Korsakov réalisa un travail important sur l’œuvre de son ami. C’est lui qui se chargea de rassembler tous les documents, les manuscrits, les notes quelconques, en vue de la publication de la totalité de sa musique, grâce à la maison d’édition Bessel. En effet, l’éditeur qui était un ami de l’artiste proposa de faire ce travail gracieusement.

A partir de cette année là, Rimski-Korsakov se mit en tête d’apporter certaines modifications ou certains ajouts sur l’œuvre de Moussorgski. En fait, il allait même bientôt sacrifier cinq années de créations personnelles pour pouvoir s’intéresser à cette révision.
Son projet consistait à faire accepter cette musique jugée quelque peu « décadente » à la société contemporaine. Il est vrai qu’à cette époque, la musique du père de Boris Godounov était jusque là très peu appréciée du grand public. Peut-être Rimski était plus habile pour séduire les foules. Sa musique était beaucoup plus brillante et éclatante, plutôt que profonde, glauque et lumineuse à la fois, comme pouvait l’être celle de son compatriote. Il semble que le style d’écriture de Moussorgski échappait à la plupart des règles établies, c’est certainement la raison pour laquelle on juge – à tort – qu’il y a dans sa musique beaucoup d’erreurs d’harmonie ou de contrepoint. On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’erreurs, c’est juste qu’il développait un style bien personnel, sans se soucier de savoir si ce qu’il écrivait était conforme, lui qui avait un mépris caractérisé pour les conventions. Chaque note, dans l’esprit du compositeur, avait une place bien déterminée, chaque effet était clairement intentionnel, chaque divergence d’intonation était savamment maîtrisée. Il était un artiste très sûr de ce qu’il faisait, le hasard n’avait rien avoir avec ses compositions.
Modeste Moussorgski était probablement très avancé sur son temps (comme Beethoven l’était sur le sien), et sa musique n’a tout simplement pas été comprises. C’était l’ambition de son contemporain Nikolaï Rimski-Korsakov ; présenter cette musique sous un jour nouveau, en rendant un peu plus facile d’accès, plus facile d’écoute, parce que plus conventionnelle. C’est cinq années consécutives que le compositeur allait consacrer pour servir l’œuvre de son défunt ami.

Mais est-ce bien servir la musique d’un tel génie que d’en déformer son âme en rendant plus conventionnelle la musique d’un homme aussi sincère et intègre que Moussorgski ?

En voulant faire connaître et aider l’œuvre à s’épanouir auprès du public, Rimski-Korsakov ne risquait-t-il pas de s’accaparer les ouvrages en les marquant d’une empreinte trop personnelle ?

Il y a certaines choses dont nous sommes sûrs, c’est que c’est à lui que nous devons la naissance d’un bon nombre de pièces inachevées comme par exemple la Khovanshchina. En effet, Moussorgski avait fini uniquement la version piano chant, c’est donc grâce à l’orchestration de Rimski si son deuxième (et dernier) opéra a vu le jour.
D’autre part, Rimski eut un beau geste à l’égard de Boris Godounov ; il prit soin de laisser la partition originale dans la bibliothèque publique de Leningrad, en déclarant : « …si les œuvres de Moussorgski sont appelées à vivre, sans se flétrir, cinquante ans après ma mort, il sera toujours temps d’en entreprendre une édition conforme au texte original : en effet j’ai pris soin de tout confier à notre bibliothèque d’Etat. Pour l’instant, il importait de réaliser une édition qui répondît à des fins utilitaires et autorisât l’exécution de ces œuvres… »
Ainsi, entre 1894 et 1895, Rimski-Korsakov se mit à œuvrer sur la génialissime partition qu’est Boris Godounov. C’est un cas bien différent de toutes les révisions  qu’il avait pues réaliser entre 1881 et 1886 car ici, il ne s’agit pas d’une œuvre inachevée. L’opéra de Moussorgski a été parfaitement achevé, ainsi que dans sa forme orchestrée. Bref, l’œuvre était donc déjà définitive ; comme nous le savons, il y a même deux versions définitives, la version de 1869 étant aussi valable que celle de 1872.
Rimski souligne dans la préface de l’édition de 1896 que l’opéra, qui fut crée vingt-deux ans plus tôt, a connu un certain succès, il est vrai, mais un succès mitigé, et apprécié de deux manières différentes. Les uns furent émerveillés par une telle fresque historique, typiquement russe (ce qui n’était pas le cas pour Salammbô ou le Mariage), enchantés par cet esprit populaire, et par le drame de Pouchkine. Les autres furent au contraire gênés par tant de rudesse harmonique, par des phrases souvent trop courtes ou encore un son orchestral pour le moins inhabituel.
Dans cette version, Rimski, au-delà du fait qu’il ait inversé les deux tableaux finals, va supprimer un certain nombre de mesures (un peu plus de deux cent cinquante), modifier beaucoup de motifs ça et là, changer la nature de quelques notes, transformant ainsi l’écriture modale en écriture tonale, et ajouter certaines phrases notamment en fin d’actes où la plupart des tableaux qui se terminent pp chez Moussorgski, prendront la nuance diamétralement opposée chez son réviseur. On note également beaucoup de transpositions de thèmes, et beaucoup de remplissage harmonique, ainsi que des mesures inventées, peut-être est-ce fait pour les besoins de la mise en scène, et d’autres supprimées. Avec tant de modifications apportées à la partition, il est difficile de ne pas en changer l’âme même de l’œuvre. Rimski écrivit une seconde révision qu’il entreprit en 1907 et qui fut publiée un an plus tard. Dans celle-ci, il semble qu’il soit plus juste avec la partition originale en réinsérant un bon nombre de coupures. Cependant, les modifications et les ajouts se multiplient, car Rimski est de plus en plus sûr de lui, de ses talents d’orchestrateur et de compositeur. Il continue en remplissant les mesures de silences et en proposant une carrure souvent symétrique, ce qui n’était absolument pas le cas l’œuvre de 1872.

D’autres compositeurs après Rimski-Korsakov s’intéresseront de près à cette immense partition qu’est Boris Godounov. Entre autres, un élève de ce dernier, Emilis Melngailis (1874-1954), sera un des premiers à critiquer la version de Rimski-Korsakov. Son goût prononcé pour cet opéra, il proposera en 1923, de le monter dans son orchestration, à laquelle il travaille depuis bien des années, à l’Opéra National de Lettonie (pays dont il est originaire). Mais cette version fut sabotée à cause de la mise en scène qui imposait un grand nombre de coupures, et ne fut par conséquent, jamais représentée depuis, et n’a pas été publiée.

Un autre ancien élève de Rimski-Korsakov, Ippolitov-Ivanov (1859-1935), disposant depuis 1926 de la version initiale de Moussorgski, s’empressa d’orchestrer la scène devant Saint Basile, et de la joindre à la version de Rimski-Korsakov.

En 1928, le musicologue Pavel Lamm, publie la partition originale de l’œuvre de Moussorgski, dans une réunion des versions (1869 et 1872). Malheureusement, cette version est très vite remise en cause par le pouvoir stalinien qui combat toute expression moderne jugée moderne et décadente. En 1939, la célébration du cinquantenaire de la partition, provoque l’apparition d’une nouvelle version. Jugée pauvre en effet sonore la partition de Lamm est confiée à Chostakovitch, qui en réalisera une révision brillante, dans laquelle l’orchestration se retrouve complètement transformée. Il achève son travail en 1940.

Une dernière révision fut publiée en 1975, par le compositeur polonais, Karol Rathaus (1895-1954), écrit à la demande du Metropolitan Opera de New York. Comme Chostakovitch, c’est une révision des deux versions – idée de Lamm – que nous propose Rathaus.

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